Les deux jambes de la vie chrétienne

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+

Homélie du dimanche 28 août 2022

En ce dernier dimanche d’août, à la veille d’une nouvelle année qui s’ouvre comme un nouveau pèlerinage à entreprendre, la parole de Dieu donne deux repères qui sont comme les deux jambes sur lesquels nous pourrons nous appuyer pour marcher et avancer. Ce sont deux dispositions fondamentales qui sont dans le Christ et qui qualifient aussi les dispositions de ses disciples missionnaires que nous sommes, que nous voulons être et devenir, avec lui, en lui, ensemble, comme membres de son corps vivant en ce monde. Il s’agit de l’humilité et de la gratuité. L’humilité d’abord : « Mon fils, accomplis toute chose dans l’humilité », avons-nous entendu dans la première lecture. « Ne va pas t’installer à la première place », disait Jésus aux pharisiens dans l’Évangile. Et puis il y a la béatitude de la gratuité dans l’Évangile : « Heureux seras-tu parce que, ceux que tu as invités, les pauvres, les estropiés, les boiteux, les aveugles, n’ont rien à te donner en retour ». Ces deux attitudes fondamentales du Christ indiquent un chemin de liberté, de vie et de bonheur. Elles sont toujours à revisiter dans nos vies, à re-choisir, à ordonner, et à recevoir comme un don de Dieu pour nous remettre en route.

Que dire de l’humilité si ce n’est qu’elle n’est pas une statue, mais, qu’elle est un chemin à entreprendre, à reprendre, un chemin de réalisme, un chemin de vérité, qui provoque un déplacement, un mouvement de vie. Son étymologie, venant d’humus, renvoie à la terre, à ce qui est en bas et à ce qui est capable de recevoir. Si la terre ne reçoit pas la pluie bienfaisante, c’est alors la sécheresse que nous connaissons et ses conséquences : l’infécondité, la stérilité et l’inquiétude. L’humus est ce qui permet à la vie d’advenir, à la graine tombée en terre d’être fécondée, de se développer, d’apparaître, de grandir et de porter du fruit. L’humilité est un chemin vers un imprévu, vers un inattendu qui est du côté de la vie reçue, donnée par un autre, du côté d’un certain étonnement et même d’un véritable émerveillement. Dans l’Évangile, ce sont les paroles « cède-lui ta place » ou bien « avance plus haut » qui provoquent ce mouvement, un mouvement d’abaissement, d’humiliation honteuse ou bien un mouvement de croissance. À l’origine de l’humilité, il y a donc deux aspects : le positionnement initial, le choix initial et l’avènement d’une parole inattendue de la part d’un autre. Une parole qui déplace dans ses manières de voir, de considérer les autres, de se considérer soi-même, de considérer la vie, de considérer le chemin. Il y a dans le chemin de l’humilité une capacité à recevoir une autre parole que celle attendue, ou prévue. L’humilité est la porte d’entrée de toutes les vertus ; elle est la vertu de celui qui mesure tout ce qui lui reste à apprendre et le chemin qu'il est appelé à parcourir. L’humilité est synonyme de « conversion », de « transformation », de « mouvement », de « vie » et de « vie nouvelle ». L’humilité est le chemin choisi par le Christ pour venir à la rencontre de l’humanité. C’est la Parole de Dieu qui se dit en se taisant, en s’incarnant, pour que la parole humaine advienne, pour que la liberté se construise et que l’amitié se noue. Saint Charles de Foucauld a été saisi aux entrailles par la contemplation de l’humilité du Christ qui a mû sa vie et son chemin de disciple : « Jésus a tellement pris la dernière place que jamais personne n'a pu la lui ravir », avait-il entendu lors d’un sermon de l’abbé Huvelin. C’est ce chemin qu’il a voulu suivre. On voit bien alors l’opposition radicale avec certains fonctionnements éducatifs où les parents d’un enfant l’interrogent sur la place qui est la sienne dans sa classe. Es-tu le premier ? demandent-ils. Être premier n’est pas une valeur évangélique, mais mondaine ; c’est le poison de la comparaison. L’humilité est du côté de l’accueil de la vie, avec ses forces et ses fragilités, ses dons et ses limites ; elle est faite d’un grand respect de la réalité. L’humilité s’enracine dans l’écoute, l’accueil et la contemplation de ce qui est donné : forces et fragilités, dons et limites.

La gratuité, quant à elle, s’oppose à la culture du « donnant-donnant », à la culture marchande qui attend ou institutionnalise une contrepartie au don préalable. La gratuité s’oppose à vouloir systématiquement recevoir de ce que l’on donne, du temps que l’on donne, des biens que l’on donne, que ce soit en termes de reconnaissance, d’estime, ou de retour sur investissement. La gratuité est le propre de Dieu lui-même. Dieu donne, Dieu se donne. Sa joie, c’est de donner, c’est de se donner gratuitement, amoureusement, par pure amitié, sa joie, c’est de donner son Fils. Le Pape Benoit XVI écrivait que la gratuité était également appelée à s’inscrire dans l’activité économique normale ; il disait : « dans les relations marchandes le principe de gratuité et la logique du don, comme expression de la fraternité, peuvent et doivent trouver leur place à l’intérieur de l’activité économique normale ». Le mystère de la Croix qui est au cœur du mystère chrétien est le don gratuit par excellence, le don sans retour. C’est à ce don que nous venons nous-mêmes puiser gratuitement la source de notre propre don, dans l’eucharistie, mais aussi, dans l’écoute gratuite de la parole de Dieu, dans le silence et la prière, dans les sacrements, dans une vie de charité vécue humblement et sans ostentation. Aujourd’hui, dans la deuxième parabole évangélique, Jésus fait de la gratuité une béatitude, un chemin de joie et de vie. « Heureux, serez-vous, parce qu’ils n’auront rien à vous donner en retour ».

Ce vendredi, le Pape François disait aux servants d’autel en pèlerinage à Rome des paroles proches de l’Évangile de ce jour que nous pouvons accueillir pour nous-mêmes : « moi je te demande, à toi personnellement : comment vois-tu ta place au sein de l’Église ? Te sens-tu vraiment comme un membre de cette grande famille de Dieu ? Contribues-tu à son rayonnement ? » (…) « Vous avez peut-être des amis qui vivent dans des quartiers difficiles ou qui connaissent de grandes souffrances, des dépendances ; vous connaissez des jeunes qui sont déracinés, migrants ou réfugiés. Je vous invite à les accueillir généreusement, à les sortir de leur solitude et en faire vos amis ».

L’humilité et la gratuité, voilà donc nos deux jambes pour marcher cette année. Prions le Seigneur pour que nous laissions une part de notre temps libre pour la gratuité, pour ce qui adviendra et que nous n’avons pas prévu. Prions pour être attentifs et disponibles à ceux, proches de nous, qui sont à la dernière place, et pour trouver les mots et les attitudes qu’ils entendront de la part du Christ comme un « monte plus haut ». Que Notre Dame de Verdelais, humble servante et consolatrice des Affligés, nous aide à tenir sur ces deux jambes, tout au long de l’année. Amen.

Abbé Pierre Deprecq

Pour télécharger l'homélie, cliquer sur l'image ci-dessous

landscape-7373484_1920.jpg

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+