Vous êtes sûrs que vous voulez la pauvreté, la douceur, la miséricorde, les pleurs ?

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Homélie de la Toussaint 2022

« Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils, et d’où viennent-ils ? »
    Je lui répondis : « Mon Seigneur, toi, tu le sais. » Il me dit :
« Ceux-là viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes,
ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau. »

Dans l'apocalypse, mot qui rappelons-le signifie révélation, c'est dans le sang de l'agneau que leur robe - jeu de mot ! leur aube est lavée.

Je l'avoue : il y a tellement de bizarreries dans l'Apocalypse que je n'y avais pas prêté plus d'attention à celle-là qu'à quelques autres ; jusqu'à ce que sois allé voir, un soir d'été 2018, la gigantesque peinture du cloître de Saint Émilion appelée "Fresque de l'Apocalypse". Le commentaire du curé du lieu nous ouvrit les yeux sur de nombreux éléments de ce texte qui prenait forme devant nous. Sur le sang de l'agneau qui lave plus blanc que tout il nous a raconté un procédé antique qui consistait à utiliser du sang de très jeunes agneaux, sang aux qualités blanchissantes insoupçonnées.

Bref, ça m'a intéressé mais, en même temps, je pense que si l'on lit ce texte de l'Apocalypse en faisant attention à chaque détail on risque de se perdre.

L'agneau, c'est Jésus. Son sang, c'est la croix. Mais c'est aussi l'épreuve les martyrs ont franchie.

Il y a deux foules : les 144.000, ceux qui étaient marqués du sceau, on peut comprendre les baptisés (Il faut les encourager à l'époque de cette vision)

et une nouvelle foule, "d'où sortent-ils ceux-là" dit un ancien. On peut comprendre l'humanité sauvée par le sacrifice de la Croix et le sacrifice de ceux qui ont vécu la 8° béatitudes

Ceux qui tombent sous les coups alors qu'ils n'ont jamais pensé que ça pourrait leur arriver ; ceux qui sont des habitués de la persécution, je pense au Nigeria, je pense aux croyants du Nord du Burkina. Je suis en relation avec un prêtre de cette région, le Père Bamogo, qui à certaines périodes arrive dans sa paroisse juste après avoir prévenu qu'il célébrerait la messe à tel ou tel endroit et qui repart vite, invitant les fidèles à en faire autant en se dispersant ; sans oublier, comment le pourrait-on, le Père Gaston originaire de cette région où vit sa famille !

Le sang de ceux qui sont frappés, ceux et celles des attentats blessés, tués. On en a reparlé ces jours-ci à propos du film : Novembre ; le sang des Coréens bêtement tués et meurtris au cours d’une fête sans foi en la résurrection. Et le sang de ceux qui transpirent chaque jour pour Dieu et pour leurs frères. En Corée, puisqu’on vient de la citer, ils disaient d’un vieux prêtre qui avait échappé au martyre qu'il était martyr de la sueur. Et ces vieux chrétiens qui ont vu le meilleur et le pire dans leur vie perso et dans la vie de ce monde, dans la vie de l’Église et qui continuent à être dans la joie de l'Espérance !

La huitième béatitude :

Heureux ("En marche", traduit André Chouraqui) ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux. Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi.

Il arrive que ce texte de l’évangile, les béatitudes, soit choisi pour la célébration des funérailles. J'ai alors peur que les "gens" ne l'aient pas bien vu, bien entendu ; mais aussi pour des baptêmes. J'ai peur d'un malentendu.

J'ai envie de leur dire : vous êtes sûrs ? Vous êtes sûrs que vous voulez la pauvreté, la douceur, la miséricorde, les pleurs ?

Vous n'avez pas envie d'être riche, au moins un peu riche, de taper sur telle personne qui fait du mal ou telle autre qui vous agace … ? Ça pourrait vous faire du bien ... Il y en a qui disent à leurs enfants : ne te laisse pas marcher sur les pieds ! vous ne le dites pas ?

Vous n'aimez pas rire ? Vous préférez pleurer ? Vraiment ?

Le philosophe Nietzsche dit que ce discours sacrilège de Jésus, le discours des béatitudes, justifie la médiocrité des chrétiens.

Dans son livre "Jésus de Nazareth" Le pape Benoit XVI traduit ainsi la pensée de Nietzche.

"La perspective donnée par le sermon sur la montagne apparaît comme une religion du ressentiment, comme l'envie qui ronge les lâches et les incapables qui ne sont pas de taille à se mesurer avec la vie et qui cherchent des lors à se venger en exaltant leur échec et en invectivant les forts, ceux qui connaissent le succès, le bonheur. À l'ampleur du regard de Jésus s'oppose une focalisation réductrice sur les réalités d'ici-bas ; la volonté de profiter pleinement dès à présent du monde et de ce qu'offre la vie, de chercher le ciel ici-bas sans se laisser arrêter par le moindre scrupule. Cette vision des choses est entrée pour une grande part dans la conscience moderne et elle détermine largement la conception de l'existence qui a cours aujourd'hui."

En clair et moins nuancé : les chrétiens veulent y vivre des béatitudes parce qu’ils ont renoncé à la réussite. Alors ils disent : le bonheur, c’est la pauvreté, la miséricorde, les pleurs …

Le sermon sur la montagne soulève la question de l'option fondamentale du Christianisme et nous sommes des enfants de cette époque. ...Oui les béatitudes s'opposent à notre appétit spontané pour la vie, à notre fin et à notre soif de vie. Elles exigent une conversion, elles nécessitent que l'on tourne le dos à la direction que l'on voudrait spontanément suivre. Mais notre retournement fait apparaître un univers plus pur et plus élevé ; notre existence se met alors en bon ordre.

Nous voulons aimer le Christ. La place qu'il a choisie en ce monde ?

C'est lui le pauvre, celui qui pleure, le doux, l'affamé de justice, le pur, le miséricordieux, l'artisan de paix, le persécuté.

On est masos ? On aime souffrir ?

Non, mais on aime encore moins faire souffrir et plutôt que d'être riches sur le dos des autres, plutôt que d'être injustes, plutôt que d'être cyniques devant les malheurs du monde, plutôt même que de fermer les yeux, nous voulons être de ceux qui lavent leur robe dans le sang de l'agneau, de ceux qui marchent vers le salut en construisant, quoiqu'il en coûte, un monde où l'on se respecte, où l'on veut s'aimer.

C'est dans le sang du Christ, dans notre sang uni au sien sur l'autel et dans la semaine, que nous sommes lavés. Pas dans le sang des autres.

C'est ce que nous célébrons dans l'Eucharistie qui nous arrache au bonheur facile en nous gardant les pieds enracinés dans cette terre dont nous sommes, avec les encouragements de ceux qui ont déjà vaincu la haine par le don de l'amour.

Père Gérard Faure, curé

Pour télécharger l'homélie, cliquez ici

(Crédit Photo : Extrait de "Le Centre de la rose de l'Apocalypse" (Sainte-Chapelle, Paris) de Jean-Pierre Dalbéra in https://www.flickr.com/photos/dalbera/39846314744)

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