HOMÉLIE DE LA MESSE DE CLÔTURE DE LA PRIÈRE POUR LA VIE

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+

Monseigneur Jean-Pierre Ricard, église Sainte Eulalie samedi 19 janvier 2019

 

Chers frères et sœurs,

Nous sommes rassemblés ce matin pour clôturer par cette messe votre démarche de prière en faveur de l’accueil et de la défense de la vie. Retentit pour nous aujourd’hui cet appel du Seigneur  qui nous dit dans le livre du Deutéronome : Choisis la Vie ! Mais de quelle vie s’agit-il ? Tout le monde en effet aspire à la vie, à plus de vie. Mais de quelle vie est-il question ?
La réponse de beaucoup est : la mienne, ma vie à moi, ma propre vie. Nous sommes dans des sociétés de consommation et d’individualisme qui prônent la satisfaction de nos propres besoins, l’attention à notre propre personne, à nos désirs personnels. Ce qui est important, c’est d’être heureux, bien avec soi-même, épanoui, libre par rapport aux autres, surtout s’ils doivent être une contrainte pour soi. Cette recherche de l’épanouissement personnel peut être une bonne chose. Mais la mettre comme un absolu peut avoir des effets pervers.
Cela se traduit par la défense de la proposition de l’avortement. Je ne porte pas de jugement sur les personnes, dont certaines peuvent vivre des situations dramatiques, mais j’analyse certaines revendications qui sont exprimées : un enfant, quand je veux et comme je veux ! J’en supprime la promesse quand il s’oppose à mon bien-être, à mon équilibre personnel, à ma promotion professionnelle ou s’il devient un obstacle à ma vie sentimentale.
Cela s’exprime également par le refus du handicap, par la pression exercée sur celles qui risquent de mettre au monde un enfant marqué par un handicap : voyez ce que va être votre vie, vous ne pourrez pas en supporter la charge. Vous en ferez également porter le poids à la société. Et d’ailleurs, êtes-vous sûrs que vous ne mettrez pas au monde des enfants malheureux ? Nous sommes dans une société qui fait face au handicap en supprimant avant la naissance les enfants potentiellement handicapés.
Dans la procréation médicalement assistée ou la gestation pour autrui, ce qui est avancé avant tout comme argument, c’est le désir d’enfant. Je veux être heureux, j’ai besoin d’un enfant pour réaliser ce besoin de maternité ou de paternité. Je le veux. Et si c’est possible de le réaliser, j’y ai droit. J’ai droit au bonheur, c’est à dire à mon bonheur en étant parent, ou à notre bonheur, s’il s’agit d’un couple de personnes homosexuelles. Mon désir ou mon droit passent avant le droit de l’enfant d’avoir un père et une mère.
Nous sommes dans une société où les personnes qui entrent dans le grand âge sont de plus en plus nombreuses. Heureusement qu’il y a des maisons de retraite et des EHPAD pour elles ! Si un certain nombre de familles sont très dévouées par rapport aux personnes âgées de leur entourage, d’autres ne souhaitent pas ajouter cette charge à leur équilibre de vie, cette contrainte à leur liberté ou à leur désir de vacances. D’où la solitude de beaucoup de personnes âgées qui ont l’impression d’avoir été quasiment abandonnées par les leurs. Ces personnes peuvent être ressenties parfois comme un poids. Ce qu’elles vivent, est-ce encore une vie ? Ne vaudrait-il pas mieux les aider à mourir ? Ne sont-elles pas d’ailleurs un poids financier pour notre société. La tentation euthanasique a aujourd’hui ses promoteurs et ses publicistes.
Nous retrouvons la même attitude devant un certain nombre de problèmes sociaux : chacun pense à sa vie, à son niveau de vie, à ses droits acquis, à la défense de sa situation financière, de son environnement. Il vaut mieux ne pas être aujourd’hui un précaire ou un migrant !
Dans toutes ces situations, il y a bien une défense de la vie, mais de « ma » vie, de mon bonheur, tel que je le pense et que je le cherche. Mais cette promotion de la vie se fait au détriment de la vie de l’autre, de l’enfant à naître, de la personne handicapée qui a droit à la vie et à l’amour (et nous savons que nombre de ces personnes sont heureuses de vivre et témoignent à leur tour de leur affection), mais aussi des personnes âgées ou des personnes en fin de vie, des précaires ou des migrants. Nous sommes là devant une question fondamentale pour notre société : si la défense des droits de chaque individu est si exacerbée, qu’en est-il du droit des autres ? Si la fraternité, avec ce qu’elle appelle comme sens du devoir et comme sacrifices, est si difficile, comment notre société sera-t-elle encore une société humaine, une société qui veille au bien commun et en particulier à celui des plus faibles ? Comment pourra-t-elle échapper à ce que le pape François nomme « la société d’indifférence » ?
Tout cela pose plus profondément encore la question du sens de l’existence. Nous sommes tous à la recherche du bonheur. Mais quelle est la voie qui nous permet de l’atteindre, qui nous permet de l’approcher ?
La foi chrétienne nous répond. C’est le Christ qui est « la voie, la vérité et la vie » et la voie du bonheur qu’il nous indique, c’est le décentrement par rapport à soi, c’est l’amour de l’autre pour lui-même : « Qui veut gagner sa vie, la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile, la sauvera » (Mc 8, 35). Suivre le Christ, c’est suivre celui qui ne garde pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, mais qui s’est vidé lui-même, prenant la condition de serviteur, serviteur du Père et serviteur des hommes, tout particulièrement des plus petits, des plus faibles, des plus pauvres, des plus fragiles. Les disciples du Christ sont appelés à suivre leur maître. Et on comprend qu’au cours des siècles, l’Église a toujours cherché à être attentive à l’enfant à naître, a recueilli les enfants abandonnés, a été attentive aux différentes formes d’handicaps, a pris en charge les malades, les personnes âgées ou en fin de vie, les pauvres, les étrangers, les pécheurs, et elle l’a fait parfois à contre-courant de la société ou de la mentalité du temps.
Je crois qu’il nous faut aujourd’hui défendre la vie de l’autre, la vie des autres. La santé d’une société se mesure à la façon dont elle traite les plus fragiles de ses membres. N’ayons pas peur de témoigner de nos convictions, même si elles vont à contre-courant de la mentalité ambiante. Notre combat est un combat pour l’homme, pour le bonheur, pour l’avenir.
Ceci dit, ce combat a un prix. Il nous demande un véritable engagement qui peut coûter à certains jours, des sacrifices à consentir, des choix exigeants parfois à poser, des risques à prendre. Nous avons besoin de la force de Dieu, du dynamisme du Saint Esprit pour suivre le Christ sur cette route du don de soi. Il s’agit d’un vrai combat spirituel. Nous connaissons notre fragilité, notre faiblesse, nos craintes parfois. L’appui de la prière est fondamental. Nous en savons la fécondité mystérieuse dans la communion des saints. Que le Seigneur nous soutienne et nous guérisse. Puisons dans l’Eucharistie, la lumière, la force et le courage qui viennent de Dieu ! Amen.

+ Jean-Pierre cardinal RICARD
Archevêque de Bordeaux

 

Pour télécharger l'homélie, cliquez ici

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+