Commençons par nous mettre à la proue du bateau...

 L’Église est un bateau percé de toutes parts, habité par un équipage parfois douteux, mais c’est bien sur ce bateau que nous découvrons le Christ et puis reconnaissons aussi qu’il n’y a pas que des boiteux à bord.

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Homélie du dimanche 14 novembre 2021

Vous avez sans doute entendu parler de la COP 26 qui s’est tenue ces jours-ci à Glasgow, cette conférence internationale sur les changements climatiques qui regroupe régulièrement près de 200 pays. En forçant un peu le trait, nous pourrions dire que ce que nous prévoient les plus alarmistes si nous ne changeons pas nos comportements ressemble assez à ce que décrit le Christ lui-même dans ce passage d’Évangile. Car les quelques éléments cités se rapprochent d’une « dé-création » : le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa clarté, les étoiles tomberont du ciel ! L’encyclique du pape François « Laudato si » nous invite à prendre très au sérieux ces menaces qui pèsent sur la Création, en dépassant tout clivage politique. Cependant pour nous chrétiens aujourd’hui, c’est peut-être moins les dangers environnementaux qui nous préoccupent que la tempête que traverse le bateau que constitue notre Église avec la publication du rapport de la CIASE et ses terribles révélations. Ce passage d’Évangile résonne donc très fortement avec les dangers extérieurs et intérieurs auxquels nous sommes confrontés. Mais il n’est ni un appel à nous réfugier au fond de la cale pour ignorer les bourrasques, encore moins un encouragement à quitter le navire : il est d’abord un message d’Espérance, message qui prend la forme d’un petit bourgeon. Pour y entrer, il va falloir nous débarrasser de notre montre, la remplacer par une boussole et bien ouvrir les yeux.

Mais commençons par nous mettre à la proue du bateau, déployons les bras en croix pour bien prendre le vent et les vagues, en pleine face. Cette description vous fait peut-être penser à un film célèbre où le héros semble voler à la tête du Titanic avec sa bien-aimée. La comparaison s’arrête là car ce que nous vivons à la tête de notre navire Église est beaucoup moins romantique, c’est même totalement sinistre. Le rapport Sauvé, c’est 548 pages sur la période 1950-2020, c’est 330.000 victimes mineures de personnes en lien avec l’Église, dont 216.000 victimes de clercs, religieux, religieuses. C’est la révélation que, en dehors des cercles familiaux, l’Église est le lieu d’une prévalence supérieure de ces crimes par rapport aux autres milieu de socialisation. Dans un article récent du journal La Croix, un homme dont j’ai oublié le nom indiquait que, comme le Christ est descendu aux enfers, il nous faut accepter prendre le temps de descendre aussi dans les profondeurs de ces horreurs, pas par masochisme, mais parce qu’il faut savoir pour comprendre, comprendre là où nous avons failli, comprendre pourquoi les victimes n’ont pas été entendues, défendues, protégées, pourquoi leurs bourreaux n’ont pas été arrêtés. Pour soigner un mal, il faut commencer par poser le bon diagnostic et pour poser ce bon diagnostic et il faut avoir le courage de s’approcher de ce Mal. Chaque membre adulte de cette assemblée devrait, au minimum, lire la synthèse de ce rapport pour comprendre que, comme l’ont reconnu nos évêques à Lourdes, ce ne sont pas seulement quelques brebis galeuses qui sont en cause, c’est toute l’institution qui a failli et nous en faisons partie, chacune, chacun à notre place.

Cette mise en cause collective, qui bien sûr s’apprécie à des degrés divers car il serait injuste, stupide même de mettre sur le même plan le criminel et le témoin passif, ne devrait pas être un prétexte à quitter le navire même si, reconnaissons-le, cette envie nous a peut-être habitée ces jours-ci. D’ailleurs, n’ayons pas peur de cette envie, de ce découragement, de cette colère, de cette tristesse, de ce désespoir et partageons-les ensemble. Pour les si nombreuses victimes de ces abus, rien ne serait plus terrible que l’indifférence ou l’envie pressante de passer à autre chose. Même si nous estimons que notre responsabilité est limitée dans ce désastre, n’ayons pas peur de d’exprimer tout ce que cela nous inspire, non pas pour aussitôt après quitter le bateau, mais pour lui faire reprendre la bonne direction.

Et la direction que le bateau doit prendre, c’est celle du Père. Le vent qui souffle dans ses voiles, c’est l’Esprit Saint. Et celui qui parfois, nous semble dormir au fond du bateau mais qui pourtant nous aide à tenir debout et à prendre la bonne direction, c’est le Christ : c’est Lui notre boussole. Car c’est bien là que se situe la pointe de ce passage d’Évangile : les catastrophes énoncées au début par le Christ laissent la place, non pas à un Dieu vengeur qui viendrait nous terrasser, nous couler, mais à vision du Fils de l’homme qui vient rassembler. Et si j‘évoquais en introduction la nécessité de nous débarrasser de notre montre : c’est pour deux raisons. La première, c’est qu’il ne faut pas voir les catastrophes annoncées comme une prévision d’avenir dont nous pourrions, comme les disciples, nous inquiéter de leur heure d’arrivée, car comme nous l’avons vu, nous y sommes, en partie, déjà ! La deuxième raison de rejeter notre montre c’est qu’il nous faut arrêter notre course pour prendre le temps d’observer les signes de la présence du Christ, prendre le temps d’ouvrir les yeux. Dans ce passage, ces signes prennent la forme d’un petit bourgeon de figuier, de branches, de feuilles qui sortent. Il a fallu que tout soit balayé pour qu’il soit possible de contempler ces petits détails par lesquels Dieu se révèle à nous. Et c’est aussi par de petites actions à notre portée que nous pouvons redresser la barre. Pour reboucler avec les questions environnementales que j’évoquais tout à l’heure, j’ai retrouvé dans un ouvrage intitulé « Inventons notre avenir ! », ce passage qui peut rejoindre nos actuelles préoccupations. « Chaque fois que vous choisissez, en tant qu’individu d’être un gardien responsable de notre belle terre, vous apportez votre contribution à une transition majeure (…) songez au tailleur de pierres dans l’Europe médiévale qui passait sa vie à construire l’une des grandes cathédrales. Il aurait pu choisir de ranger ses outils puisqu’il ne verrait jamais l’œuvre terminée. A la place, il travaillait patiemment, pierre après pierre, en sachant qu’il ferait partie d’un effort collectif qui enchanterait les cœurs pendant des générations. Il n’y a pas meilleure définition de l’optimisme et le cultiver va être non seulement crucial pour améliorer l’avenir de l’homme, mais aussi notre vie actuelle ». Nous chrétiens, pouvons remplacer le terme optimisme par Espérance. Cette Espérance c’est bien de croire que nous avançons malgré tout vers le Père, la main accrochée à celle du Christ et animés par l’Esprit, tenant ainsi debout dans la tempête. L’Église est un bateau percé de toutes parts, habité par un équipage parfois douteux, mais c’est bien sur ce bateau que nous découvrons le Christ et puis reconnaissons aussi qu’il n’y a pas que des boiteux à bord !

C’est aujourd’hui la journée mondiale des pauvres. C’est une belle occasion de tourner nos regards vers les bras tendres des équipes de Saint Vincent de Paul qui s’étendent pour rejoindre les plus pauvres de nos quartiers. Frédéric Ozanam, à l’origine des équipes St Vincent de Paul que nous connaissons aujourd’hui, a écrit ces très belles paroles sur l’Espérance : « L’espérance pousse l’homme par les épaules dans les chemins ténébreux. Et si plus d’une fois durant la route, il sent ses genoux trembler et son cœur défaillir, c’est elle qui le ranime et le force à marcher jusqu’au bout en lui montrant l’idéal qui sourit au ciel ». Amen.

Renaud Dulin, diacre

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