La Confiance : une mesure sans mesure

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Homélie de la Sainte Famille 2020

L’état de grâce de la joie de Noël serait-il de courte durée ? Alors que la joie de noël résonne encore dans nos oreilles et nos cœurs voilà que la liturgie d’aujourd’hui nous donne à entendre une parole étonnante : « Voici que cet enfant sera un signe de contradiction - et toi, Marie, ton âme sera traversée d’un glaive. » Quelle mère de famille accepterait au lendemain de son accouchement une telle parole ? Mais quelle est donc cette foi qui nous anime en soufflant dans nos vies le chaud et le froid ? Comment accorder sa confiance à un Dieu qui promet quelque chose alors que les circonstances semblent tout contredire : « Ta descendance sera aussi nombreuse que les étoiles dans le ciel » alors qu’ Abram avait 99 ans et Saraï n’était plus en âge de procréer. Celui qui « sera signe de contradiction » n’est-il pas venu au monde pour sauver notre humanité de la rupture de confiance entre l’homme et Dieu ; mais d’où vient donc cette rupture ? D’un couple : Adam et Eve. Nous pouvons identifier trois causes à la rupture de confiance envers Dieu : Leurs yeux s’ouvrent sur leur nudité réciproque alors la différence apparaît comme menaçante, elle leur fait prendre conscience de leur vulnérabilité. La désolidarisation : de Dieu et de l’autre, « la femme que tu m’as donnée, c’est à cause d’elle… ». La maternité : Adam (l’humain) donne le nom d’Eve (la vie) il ne désigne pas la femme dans ce qu’elle est, mais par sa fonction de reproductrice dont lui-même sera le premier bénéficiaire. Dans la famille humaine tout l’enjeu du don de la vie bascule alors de la confiance à la méfiance et au soupçon. Dans la sainte famille tout l’enjeu de la vie éternelle repose sur la confiance accordée à une promesse : une promesse donnée par Dieu à un couple : Abram et Saraï.

La liturgie d’aujourd’hui nous présente dans la première lecture un couple étonnant de vérité humaine ; contrairement à Adam et Eve qui ne dialoguent pas, Abraham et Sara apprennent à construire l’être couple à travers le dialogue. J’ai découvert la vie étonnante de ce couple en classe de terminale grâce à une sœur passionnée par l’Ancien Testament : sœur Anna-Maria. Je m’appuie ici également sur un travail remarquable tiré d’une très belle étude : Filles et fils de Dieu : égalité baptismale et différence sexuelle.(Lucas Castiglioni)

Notre liturgie nous propose là une première lecture un peu rapide de l’histoire d’Abraham et de Sara : un « tout est bien qui finit bien » en quelque sorte. Pressé par un précieux temps très compté, nous empruntons parfois des raccourcis qui nous feraient oublier toutes les épreuves qu’un couple traverse dans leur vie en nous donnant à penser que la réussite de la vie en couple c’est pour les héros des histoires et que nous, nous serions seuls à vivre des épreuves. Or, l’histoire de ce couple nous donne une pédagogie patiente dans l’apprentissage de l’abandon de ses propres convoitises dont le manque de confiance est la racine. Abram n’a pas hésité à quitter son pays pour répondre à l’appel de Dieu « il partit sans savoir où il allait ». Mais au cours de leur voyage face à l’hostilité des Égyptiens c’est la peur qui a pris le dessus sur la confiance. Abram va alors se centrer sur sa peur et se protéger en présentant sa femme comme étant sa sœur. Et Saraï va accepter de nier son identité d’épouse. Première rupture de confiance. Le fils espéré se fait attendre c’est alors au tour de Saraï de forcer la promesse de Dieu d’une descendance « stellaire » par l’intermédiaire de leur servante Agar ; Abram valide sans réserve la logique de son épouse. Ismaël va mettre de la liaison entre Abram et Agar. Seconde rupture de confiance. Dans ces deux événements Abram et Saraï renoncent à leur identité d’époux ouvrant ainsi à une ambiguïté qui nuit gravement à leur personne ; Chacun se soumettant à l’appel de l’autre par une réponse silencieuse qui s’identifie à un acte d’obéissance et c’est la crise. Or voilà que, et c’est là le cœur même du message biblique, les oppositions d’Abram et de Saraï ont exalté la fidélité puissante de Dieu. Devant les résistances de l’un et de l’autre, Dieu relance, insiste, clarifie, la promesse de son alliance perpétuelle. Abram et Saraï, c’est l’histoire de la naissance de l’être-couple tel que voulu par Dieu : « L’homme quittera son père et sa mère et se joindra à sa femme et ils deviendront une chair unique ». C’est l’apprentissage long et patient de la relation entre un homme et une femme, une relation qui ne s’établit que dans la longue vie de l’un avec l’autre. Et leur conversion, l’abandon de leur convoitise personnelle, nous est raconté d’une manière très biblique à travers l’importance d’un nom renouvelé par Dieu : Abram (Le père est grand) et Saraï (ma princesse) se sont progressivement libérés du nom reçu de leurs parents pour devenir respectivement Abraham (père d’une multitude) et Sara (Princesse). Sara n’est plus affectée par un rapport de possession ni de la part de ses parents ni de celle de son époux.

Ce qui ébranle le lien conjugal, c’est la mesure centrée sur la convoitise d’un moi solitaire. Ce qui consolide le lien conjugal, c’est la mesure sans mesure d’un amour donné par un Dieu créateur et reçu dans la confiance. Cet amour s’étire d’une promesse pleine d’espérance avec la naissance d’Isaac (Dieu sourira) à une promesse accomplie dans un « enfant qui nous est né » Jésus (Dieu sauve).

Jean-Marie Perrier, diacre

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