Partage d'Évangile

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Par Françoise Brian, dimanche 10 mars 2019, église Saint Nicolas Bordeaux

 

1er dimanche de Carême : Luc, 4, 1 -13

Lorsque la route des pèlerins de Terre Sainte, aujourd’hui encore, quitte le Jourdain et le lieu du Baptême de Jésus par Jean, elle se dirige vers Jéricho que domine le mont de la Tentation, rude hauteur de pierres arides dont la couleur ocre contraste avec la verdure luxuriante de la vallée. Celui qui a marché vers une source dans le désert a fait l’expérience que là se creuse la soif de Dieu. C’est là que Jésus se rend après la révélation reçue lors du baptême, où l’Esprit-Saint se manifeste à lui en lui donnant le titre de Fils bien aimé. On comprend donc qu’il soit « rempli d’Esprit-Saint », et que ce soit « dans l’Esprit » qu’il parvient au désert. Mais paradoxalement, c’est au moment où il se retire pour rencontrer Dieu, pour faire siennes la révélation et la mission qu’il vient de recevoir, que survient la tentation. La proximité avec le Père cherchée dans la solitude du désert, l’habitation de l’Esprit en lui, l’affrontent à un long et dur combat spirituel. En témoignent bien des récits de mystiques et de saints : c’est lorsqu’on est le plus près de Dieu que les attaques de l’ennemi se font les plus violentes. Le mal ne s’attaque pas aux tièdes ! Car vous avez bien entendu : le texte ne dit pas que Jésus jeûne et prie pendant 40 jours, puis qu’il est tenté le 41ème. Il nous dit qu’il est tenté pendant 40 jours et les trois tentations qui nous sont racontées ne sont que le point culminant et décisif du combat.

Ces 40 jours vécus par le Christ, et que nous sommes appelés symboliquement à revivre tout au long du Carême rappellent les 40 ans passés au désert par le peuple hébreux dans sa marche vers la Terre promise. Le peuple élu, dont Jésus est issu et qu’il résume en sa personne, Jésus lui-même, et l’Eglise dont nous sommes membres vivent donc la même aventure spirituelle. Que signifient exactement pour nous, aujourd’hui, cette aventure et ce combat ?

Le mot de tentation traduit en fait deux réalités spirituelles différentes :

Le mot grec employé par Luc et les autres évangélistes signifie d’abord une épreuve que Dieu nous appelle à traverser pour ajuster notre volonté à la sienne, une mise à l’épreuve qui va éduquer notre liberté, la purifier et la sauver, comme on éprouve la solidité d’un métal par le feu. Ainsi, c’est bien l’Esprit qui pousse Jésus au désert pour l’éprouver et ainsi le fortifier.

Mais il s’agit aussi de l’exploitation satanique de cette mise à l’épreuve qui devient alors une tentation dans laquelle nous risquons d’entrer pour notre perte. Le « diable » que met en scène le récit est le « diviseur » (c’est le sens du mot diabolos), un diviseur intérieur à nous-mêmes qui va inverser le sens de cette épreuve pour nous éloigner de Dieu. L’épreuve envoyée par Dieu devient alors tentation, fascination de la rupture.

C’est ce processus qu’illustre le récit de la Genèse : Dieu met la liberté donnée à l’homme à l’épreuve par la limite qu’il lui impose : de l’arbre de la connaissance, tu ne mangeras pas. L’homme va-t-il choisir de répondre à l’amour de Dieu en lui faisant confiance ou va-t-il se choisir lui-même comme dieu en rompant l’alliance avec son créateur ?

Les tentations dont Jésus triomphe reviennent à l’unique faute primordiale : vouloir, comme Adam, se faire Dieu sans Dieu, alors que le seul projet de Dieu, en nous mettant à l’épreuve, est de nous communiquer sa propre vie, qui n’est que don et amour. En affrontant victorieusement l’épreuve, Jésus restaure en l’homme l’image de Dieu. Il est vraiment Fils de Dieu et nous fait devenir fils à notre tour. Mais comprenons bien : l’épreuve n’est pas un malheur que Dieu nous envoie, mais la vie ordinaire avec les faiblesses et les limites humaines.

Ce double sens de l’épreuve/tentation, ce passage de la mise à l’épreuve voulue par Dieu à la tentation du diable est illustré dans le texte par l’affrontement à coup de citations bibliques entre Jésus et Satan : la Parole de Dieu elle-même est instrumentalisée par Satan pour la faire servir à sa propre puissance. Nous avons là l’image de ce que l’actualité contemporaine nous montre tragiquement : comment la parole religieuse peut être utilisée pour dresser les hommes les uns contre les autres, pour justifier la guerre ou le terrorisme, ou encore, plus subtilement, pour séduire et dominer.

Ce double sens du terme de tentation nous permet peut-être aussi de trouver un peu de lumière dans la terrible épreuve que traverse aujourd’hui notre Eglise. Nous voyons bien d’une part que des hommes, fragiles et faillibles comme nous le sommes tous, se sont emparés du pouvoir que leur conférait leur ministère pour le faire servir à leur domination sur autrui et à leur propre perversion. Mais cette tentation terrible dans laquelle ils sont entrés et dont nous-mêmes, comme membres de la même Eglise, du même corps du Christ, nous sommes collectivement atteints, peut s’inverser en une épreuve qui purifie notre foi et notre cœur et constitue un chemin d’humilité et de retour vers le Seigneur. Mais ce n’est pas à la force du poignet que nous parviendrons à traverser cette épreuve, c’est en recevant humblement de Dieu la force de son Esprit. « Seigneur, ne nous laisse pas entrer en tentation », et délivre-nous de la tentation du désespoir.

Le récit de Luc met donc en scène de façon symbolique ce qu’est le combat de toute vie chrétienne : le choix que chacun doit faire, jour après jour, entre le don de soi par amour de Dieu et des autres, ou l’assouvissement de ses désirs, aux dépens d’autrui. C’est le combat auquel nous sommes invités au cours de ce carême.

La première tentation, c’est la tentation de faire servir Dieu et les dons qu’il nous a faits à la satisfaction de nos besoins égoïstes; tentation de nous gaver non seulement de nourriture, mais de la consommation effrénée de tous les biens matériels , alors que notre cœur ne peut être comblé que par l’amour gratuit reçu et donné. Puisque l’homme ne vit pas seulement de pain, entraînons-nous à vaincre cette tentation par une pratique plus assidue de la prière et de la lecture de la parole.

La seconde, c’est la tentation du pouvoir qui transforme les autres en esclaves de notre désir de toute puissance, et nous-mêmes en prisonniers de ce désir. Un pouvoir qui n’est pas au service du bien commun mais de l’enflure de l’orgueil, et qui nous rend idolâtres de nous-mêmes. Face à cette tentation le Carême nous convie à la pratique du partage et de l’aumône, au souci des autres, à l’écoute bienveillante.

La troisième, c’est la tentation d’éblouir, de briller aux yeux des autres, de se mettre soi-même en danger pour apparaître comme le plus beau, le plus fort, le plus intelligent. C’est la quête de la réussite à tout prix, l’ivresse du succès et le défi lancé à Dieu de permettre ce succès. Ici, c’est la pratique du jeûne qui nous sera bénéfique : elle nous dépouille de la satisfaction immédiate de nos rêves, nous apprend la sobriété heureuse, nous libère du souci de paraître, car le jeûne n’est pas seulement alimentaire, il est l’apprentissage du manque, de la mesure, de la tempérance en toutes nos actions.

Dans la prière, l’aumône et le jeûne, il ne s’agit pas d’accomplir des performances spirituelles, ce qui serait la ruse suprême du démon, mais au contraire d’accepter de tout recevoir du Seigneur : sans lui nous ne pouvons rien faire.

A sa sortie du désert, quand enfin Satan se retire, Jésus n’en a pas fini avec l’épreuve. Le texte se termine par l’annonce implicite de ce qui l’attend : « le Diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé ». Ce moment, c’est celui de la Passion, du Jardin de Gethsémani, de l’ultime cri devant ce qui apparaît comme l’abandon du Père. Homme jusqu’au bout, mais Fils aimé du Père jusqu’au bout, Jésus choisira la mort plutôt que de s’opposer à la volonté de Dieu et de renoncer à nous sauver. Car en traversant l’épreuve sans céder à l’ultime tentation, c’est nous tous qu’il entraîne à sa suite vers la Résurrection.

 

Pour télécharger le texte, cliquez ici

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