Peur ou Crainte

Homélie du dimanche 15 novembre 2020, 33° dimanche du temps ordinaire

En cette période où l’année liturgique touche à sa fin, l’Eglise nous fait écouter des paroles où il est question de la venue du Seigneur. Cette venue est quotidienne, présente : ce sera encore plus lumineux dimanche prochain avec la présence de Jésus dans celui qui a faim, qui est petit, qui est nu, qui est en prison ou malade. Et au côté de cette venue quotidienne, la venue du Seigneur est « à venir » et comme pour la parabole, elle peut tarder. « Il reviendra dans la Gloire pour juger les vivants et les morts », proclamons-nous dans le credo. Une venue humble et cachée au quotidien, et une venue en grande gloire, à la fin des temps.

Ce qui marque dans la parabole de ce jour, c’est - me semble-t-il - la paralysie du troisième serviteur : lors de l’absence du Maître, il est allé enfouir son talent. Il le reconnait lui-même, « j’ai eu peur ». Il reprend l’attitude d’Adam, qui après le péché, exprimait la même chose : « J'ai entendu ta voix dans le jardin, et j'ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché. » (Genèse 3.10). Derrière le fait de se cacher ou le fait d’enfouir son talent, il est symboliquement question de la mort. Ce texte parle en fait de la peur de la mort ou plutôt, de la peur qui empêche de vivre, la peur qui paralyse le désir de vivre, le désir de déployer les talents reçus, pour les rendre un jour au Seigneur, avec la part de notre labeur.

Cette question de la peur revient régulièrement dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament, avec bien des nuances. C’est une réalité que nous connaissons, et la période troublée que vit le monde, nous la fait toucher de prêt, soit personnellement, soit par le biais de ce que nous voyons ou entendons. La peur peut avoir bien des raisons différentes, bien des nuances, bien des formes, depuis les peurs passagères jusqu’aux peurs profondes qui durent et paralysent. Jésus a lui-même connu cette forme de peur qu’est l’angoisse au moment de son agonie. Mais, chez lui, cette peur n’a pas produit de paralysie ; en Jésus, il y a un sursaut pour adhérer plus profondément au projet de son Père : « Non pas ce que je veux, mais, ce que tu veux ». Jésus est resté libre dans l’angoisse.

Dans les lectures de ce jour, notamment la première lecture et le psaume, il est aussi question de la crainte qui dans notre langue est synonyme de peur, mais qui, en fait, ne signifie pas du tout la même chose. « Heureux qui craint le Seigneur et marche selon ses voies. Heureux es-tu, à toi le bonheur » ; « la femme qui craint le Seigneur est seule digne de louange ». A cette crainte est associée une note de bonheur : heureux ; une note de vie : « heureux qui craint et qui marche ».

La crainte de Dieu n’est pas la peur de Dieu. La peur de Dieu conduit à enfouir le talent et à se cacher tandis que la crainte de Dieu produit la vie et le bonheur, suscite confiance et initiatives constructives. La crainte de Dieu, c’est cette attitude profonde ajustée à la présence du Seigneur ; c’est cette attitude qui reconnait tout à la fois, sa grandeur, Lui qui est le Tout Autre, l’insaisissable, mais, aussi sa proximité ; c’est lui qui donne d’être et de vivre. C’est de Lui que nous recevons ce que nous sommes ; si je vis, c’est parce qu’il m’a désiré, c’est par qu’il me désire. La crainte est le fruit d’une rencontre avec le Seigneur ; elle est non pas peur, mais émerveillement devant qui est Dieu qui m’a placé dans l’existence et devant qui je suis, devant qui est mon frère, ma sœur, en présence de sa création. La crainte est reconnaissance que tous les talents qui sont en moi et dans les autres ne sont pas des pièges, mais des dons confiés au service du Royaume, de la vie ; ils sont le fruit de la confiance et de la bienveillance que Dieu voue à chacun.

La crainte de Dieu invite à la confiance et à l’action de grâce, en toutes circonstances, même quand les choses ne se passent pas comme imaginées, attendues, rêvées, planifiées. La crainte de Dieu fait traverser les contrariétés, l'adversité.

La crainte de Dieu chasse l’orgueil car elle invite l’homme et le croyant à chercher la relation juste au Seigneur, à reconnaître que c’est Lui qui conduit toutes choses, y compris quand je ne comprends pas ce qui se passe. La crainte est ce moteur puissant qui pousse à nourrir notre relation aux autres et aux choses en les ajustant sans cesse, car « Tout est de Dieu, tout vient de lui, tout est pour lui ». La crainte de Dieu suscite l’humilité, non par un abaissement servile qui serait un véritable enterrement comme pour le 3° serviteur, mais l’acceptation d’être pleinement soi-même, sous le regard de Dieu. La crainte de Dieu suscite le désir de faire sa volonté et d’être mu par son Esprit. La crainte de Dieu invite à voir en tout homme un frère, et de se tenir proche de celui qui est petit et pauvre, sans mépris, sans condescendance.

Si on regarde la vie de la Vierge-Marie, elle n’a pas fait grand-chose. Elle a dit oui ; elle a vécue humblement sa vie d’épouse, de femme, de mère, de croyante. Elle a parlé, elle a agi ; elle s’est aussi tenue en silence, à l’écoute de La Présence. Marie vivait dans la crainte du Seigneur, et c’est ainsi qu’elle a pu reconnaître les passages et les Merveilles de Dieu dans sa vie. Ce n’est pas nous qui faisons des choses pour Dieu, c’est lui qui nous engendre à l’amour et les talents qu’il nous confie sont ces signes de son amour qui constituent des appels à un don, à une disponibilité joyeuse à l’Esprit Saint, pour que ces talents soient orientés vers la croissance de l’amour, vers la croissance de la vie, y compris en temps de pandémie et de confinement. Notre Dieu n’est pas absent de ce confinement. A chacun de nous le don du maître est confié, pour qu’il le fasse fructifier pour le Royaume, dans une liberté intérieure profonde.

Le temps qui est le nôtre est celui de la présence absente du Seigneur. Il est là aujourd’hui, réellement là, caché, discret, agissant au plus intime des cœurs, des esprits, des intelligences, parlant par sa parole ; il est là, même quand nous sommes privés de sa présence eucharistique. Il reviendra un jour pour que ce monde soit rempli de sa lumière. Dans cette eucharistie, nous pouvons demander au Seigneur de mieux nous ajuster à lui, de chasser les peurs qui paralysent ses talents et ses énergies en nous.

Demandons-lui d’entrer plus profondément dans cette attitude de crainte qui nous ajuste davantage à son projet, à son Royaume, à sa personne, à sa présence.

Abbé Pierre DEPRECQ

Cliquez ici pour télécharger l'homélie

Partager sur: Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur Google+